8:46 - September 17, 2019
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Dans la péninsule ibérique, l’islam et la présence musulmane ont laissé un vaste héritage culturel et intellectuel, à l’origine de profondes transformations sociales, selon plusieurs chercheurs espagnols, tandis que d’autres les relativisent.  
Au moment où il fut dévoilé en décembre 2018, le projet de la chercheuse espagnole Mercedes García-Arenal fut qualifié de «sans précédent» par la presse espagnole : dix millions d’euros alloués par l’Union européenne pour retracer l’histoire de l’islam en Europe. Convaincue que «la manière dont une société traite ses minorités en dit long sur elle», la chercheuse prit la tête d’un projet international inédit en Espagne pour documenter la diffusion du Coran en territoires chrétiens.
 
Intitulé «Le Coran européen», ce projet consiste en une enquête de six ans qui documentera la diffusion, les interprétations, les traductions et les utilisations du livre sacré de l’islam en Europe, du Moyen Âge aux Lumières. Son objectif est de découvrir dans quelle mesure ce texte est inscrit dans l’histoire intellectuelle et culturelle de l’Occident.
 
«On ne peut s’empêcher d’avoir l’impression que l’islam n’est présent en Europe que depuis la Seconde Guerre mondiale, depuis que les empires coloniaux ont été démantelés et, surtout, depuis l’immigration», souligne Mercedes García-Arenal, qui entend bien prouver que l’islam n’a attendu ni la Seconde Guerre mondiale, ni la colonisation, ni l’immigration pour faire partie de l’histoire et du vécu de la région.
 
«La forte présence musulmane dans la péninsule ibérique a sans nul doute exercé une influence importante sur les royaumes chrétiens frontaliers. Il convient de garder à l’esprit que les musulmans étaient, au Moyen Âge, les vecteurs d’une culture supérieure à celle de l’Occident chrétien en général et à celle des royaumes hispaniques en particulier», indique le chercheur espagnol Luis Teófilo Gil Cuadrado dans un article intitulé «L’influence musulmane dans la culture hispano-chrétienne médiévale», publié dans la Revue des études arabes (Anaquel de Estudios Árabes, 2002).
Portraits des rois de Grenade de la dynastie arabe nasride. Salle des rois, Alhambra. / Ph. Junta Granada Informa from Granada, España
Portraits des rois de Grenade de la dynastie arabe nasride. Salle des rois, Alhambra. / Ph. Junta Granada Informa from Granada, España
 
Le résultat d’un croisement religieux ?
 
C’est en 711 que les Arabes débarquent en Espagne et y fondent diverses entités politiques jusqu’en 1492, année lors de laquelle les «Rois catholiques», que sont Isabelle Ire de Castille et Ferdinand II d’Aragon, s’emparent du dernier bastion musulman à Grenade, poursuit Luis Teófilo Gil Cuadrado. Huit siècles de présence musulmane auront toutefois laissé un vaste héritage.
 
L’hispaniste et écrivain britannique Richard Ford, qui parcourut l’Espagne entre 1830 et 1833, en découvrit une partie. Il fut l’un des premiers à comparer les cultures hispaniques chrétienne et musulmane. L’arabiste espagnol Julián Ribera (1858-1934) a fait valoir de son côté qu’il y avait eu une adoption généralisée, dans l’Espagne chrétienne médiévale, d’éléments de la civilisation islamique.
 
Mais c’est surtout au cours de la première moitié du XXe siècle que les essayistes, philosophes et historiens sont nombreux à s’interroger sur les traces que cette présence a laissées, allant jusqu’à questionner la place des trois religions monothéistes, dont l’islam donc, dans les origines de la culture espagnole. Certains ont estimé que cette dernière avait émergé à la suite de l’interaction entre musulmans, chrétiens et juifs, soulignant que les Espagnols étaient le résultat du croisement de ces trois «croyants».
 
L’historienne argentine Reyna Pastor de Togneri souligne que l’historiographie savante contemporaine confirme «l’islamisation profonde de l'Espagne conquise et son incorporation totale dans la formation fiscale mercantile du monde islamique, pleinement depuis la première moitié du VIIIe siècle». Cette historiographie reconnaît que de profondes transformations sociales ont été engagées.
 
Pour d’autres en revanche, comme l’historien et hispaniste Claudio Sánchez-Albornoz, tout cet apport culturel émanant de la présence musulmane n’aurait pas changé le mode de vie des chrétiens espagnols, affiné au cours de sept siècles de lutte contre l’islam.
 
Un monothéisme «moins dogmatique» que le christianisme ?
 
Il n’empêche qu’un point semble faire consensus chez les historiens en termes d’héritage islamique : les premières traductions latines du Coran ont été réalisées dès le XIIe siècle, utilisées par les moines franciscains et dominicains pour lutter contre l’islam. «Ils essayèrent d’endoctriner les musulmans et de les convertir (...) pour les convaincre que le Coran contenait des mensonges ou des contradictions», explique la chercheuse Mercedes García-Arenal.
 
C’est le cas notamment de l’abbé français Pierre le Vénérable, qui essaya d’introduire l’islam auprès des chrétiens d’Europe par le biais d’un livre qui ridiculisait la religion. Dans son ouvrage, il donna une image erronée de l’islam, allant jusqu’à qualifier cette religion d’«hérésie chrétienne».
 
Au cours des siècles suivants, l’utilisation du Coran en Europe est passée au second plan ou a même complètement disparu. Les textes coraniques ont toutefois réapparu dans les controverses entre les factions chrétiennes, et plus tard dans les débuts de la laïcisation, brandies par les athés et les agnostiques comme preuve d’un monothéisme moins dogmatique que le christianisme, souligne El País.
 
«La réforme protestante a apporté un travail extraordinaire de nature philologique et de traducteur», souligne également Mercedes García-Arenal. «En niant l’autorité de l’église, le texte biblique a acquis une pertinence énorme dans l’Europe protestante. Les [protestants] ont d’ailleurs cru en la possibilité de trouver des passages apocryphes (dont l’authenticité n’est pas établie, ndlr) ou différents passages bibliques dans certains textes anciens du Coran.»
yabiladi
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