10:11 - December 03, 2017
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D'après une étude du Pew Research Center, la population musulmane sera en hausse en Europe d'ici à 2050, et représenterait alors entre 7,4 et 14 % de la population. Une évolution significative et un véritable défi posé aux gouvernements européens.
L’Europe et l’augmentation de la population musulmane
Selon une étude menée par le PewResearch Center, la population musulmane européenne, qui représentait 3.8% de la population totale en 2010, atteindrait une fourchette comprise entre 7.4% et 14% en 2050. Concernant la France, la population musulmane représenterait entre 12.7% et 18% du total en 2050. Ces projections sont-elles réalistes ? Quels en seront les principaux déterminants, entre les politiques migratoires et les différentiels de natalité entre populations ?

Laurent Chalard : Tout d’abord, pour toute analyse de projections démographiques concernant les religions, il convient de déterminer la qualité des données de l’institut les produisant, car le sérieux n’est malheureusement pas toujours de rigueur. Concernant lePewResearch Center, le travail de ce centre de recherche américain bénéficie d’une solide réputation au sein de la communauté scientifique.Ses données, si elles sont tributaires de la qualité des statistiques officielles et des enquêtes menées dans les pays européens, n’en demeurent pas moins considérées comme les plus fiables au niveau mondial dans l’optique de réalisation d’analyses comparatives internationales portant sur la démographie religieuse.

Il s’en suit que ces projections apparaissent assez réalistes, étant donné les dynamiques démographiques actuellement constatées, les hypothèses du PewResearch Center étant assez larges, allant du scénario à solde migratoire nul à un scénario à solde migratoire fortement positif, le seul scénario non envisagé étant un déficit migratoire des populations musulmanes, ce qui, à l’heure actuelle, paraît peu crédible, du fait des différences de dynamique démographique de part et d’autre de la Méditerranée.

Au niveau des déterminants, comme pour la population totale, la dynamique démographique des populations de religion musulmane repose sur deux facteurs : le solde naturel (la différence entre les naissances et les décès sur un territoire donné) et le solde migratoire (la différence entre les entrées et les sorties  sur un territoire donné). 

Concernant le solde naturel, étant donné la jeunesse de la population musulmane européenne actuelle et d’indices de fécondité, en règle générale, sensiblement supérieurs aux populations européennes pratiquant d’autres religions ou athées, quel que soit le solde migratoire, le nombre et le pourcentage de musulmans dans la population totale est appelé à progresser dans les prochaines décennies. Par exemple, en France, du simple fait de la dynamique naturelle, la part des musulmans passerait de 8,8 % à 12,7 % de la population totale entre 2016 et 2050, soit de 5,7 millions de personnes à 8,6 millions de personnes. Concernant le solde migratoire, sa contribution est plus difficile à projeter, car il peut varier fortement d’une année sur l’autre en fonction des évènements géopolitiques internationaux et des politiques d’ouverture ou de fermeture des pays européens. Dans ce cadre, le scénario à excédent migratoire moyen est le plus crédible, et contribuerait donc à la poursuite d’une croissance soutenue des populations de religion musulmane sur le continent européen, puisqu’il viendrait se combiner au fort excédent naturel. Pour la France,selon ce scénario, la part des musulmans passerait donc de 8,8 % à 17,4 % de la population totale entre 2016 et 2050, soit de 5,7 millions de personnes à 12,6 millions, un plus que doublement.

En considérant que les flux migratoires ont d'ores et déjà pu avoir des impacts électoraux sur le continent européen, n'est-il pas illusoire de penser que ces flux continueront sur des rythmes comparables à ce que le continent a connu au cours de ces dernières années ? Comment analyser ces chiffres au regard d'une autre étude du PewResearch Center qui dévoilait le regard porté par les différents pays européens sur les réfugiés - entre une vision négative dominante en Italie, Hongrie, Pologne et Grèce, et une vision plus favorable en Allemagne, France, Suède et en Grande Bretagne - ?

Il est effectivement vraisemblable que le choc produit par la crise des réfugiés syriens de l’été 2015, qui a, indirectement, contribué au Brexit et est, partiellement, à l’origine du renforcement des partis populistes anti-migrants sur l’ensemble du continent européen, conduisent, au moins temporairement, les dirigeants européens à ralentir le rythme d’entrée de migrants originaires de pays musulmans dans les prochaines années.

En conséquence, le scénario de migration haute, qui verrait la population musulmane en Europe triplée entre 2016 et 2050, ne paraît guère envisageable, car il serait probablement source de tensions trop fortes, risquant de porter les partis populistes au pouvoir. Cependant, les besoins en main d’œuvre de nombreux pays d’Europe occidentale, consécutif d’une forte dénatalité héritée, laissent penser que les portes resteront entrouvertes dans les prochaines décennies, même s’il est probable que certains Etats chercheront à faire venir des migrants de pays non musulmans, jugés plus faciles à intégrer, tels que les Chinois, les Indiens de religion hindoue ou les Africains chrétiens.

Les visions les plus négatives vis-à-vis des réfugiés se constatent dans deux types d’Etat, pour des raisons différentes. En Europe orientale, les Etats-nations, qui ont émergé suite à la chute du communisme, gardent un très mauvais souvenir du modèle communiste homogénéisant, qui niait le caractère national, remplacé par « l’hommenouveau », citoyen d’un monde socialiste idéalisé, où tous les hommes sont frères. Ayant très récemment retrouvé leur identité nationale, ils ne souhaitent nullement qu’elle se dilue à nouveau dans un modèle multiculturel d’inspiration, cette fois-ci, capitaliste. Concernant l’Europe méridionale, la Grèce et l’Italie sont les deux principaux points de passage des réfugiés franchissant la Méditerranée pour le reste de l’Europe, se trouvant en première ligne face à des flux conséquents, qui leur paraissent incontrôlés, générant localement des situations de chaos, comme cela a été le cas sur les îles grecques se situant au large des côtes turques. Il n’est donc guère surprenant que la population de ces pays manifeste une méfiance, voire une hostilité vis-à-vis de réfugiés, dont le comportement de certains (violence, délinquance, refus d’adoption des règles des pays d’accueil) n’est pas toujours à la hauteur de ce que l’on attend de personnes se trouvant dans cette situation.

Du point de vue de l'intégration au sein des pays européens, et plus particulièrement de la France, et en considérant les chiffres avancés par le PewResearch Center, quels seront les principaux défis posés aux gouvernements ? 

Le principal défi concerne, avant tout, la prise en compte de l’ampleur du phénomène démographique à venir, c’est-à-dire que, sauf crise géopolitique conduisant à un déficit migratoire conséquent des populations de religion musulmane présentes sur le sol européen, les effectifs de ces dernières sont appelés à croître, plus ou moins fortement selon les pays.

L’Europe, qui est déjà multiculturelle, va donc le devenir de plus en plus.
Il s’ensuit plusieurs défis :
- construire une société multiculturelle non conflictuelle, ce qui passe par une réflexion sur ce qui fait une Nation, quelle que soit l’origine de ses membres ;
- adapter la pratique de la religion musulmane aux démocraties occidentales, ce qui sous-entend la mise en place d’une forme de concordat entres les musulmans et leur pays d’adoption, définissant clairement ce qui est possible de ce qui ne l’est pas ;
- mettre en place des politiques de suivi de l’insertion dans les sociétés européennes des nouveaux arrivants, dans l’optique que ces derniers comprennent bien que les règles en vigueur ici sont différentes de celles régnant dans leur pays d’origine ;
- s’efforcer à ce que le système éducatif transmette réellement les valeurs démocratiques et humanistes européennes, qui doivent passer avant toute appartenance religieuse, dans l’optique de lutter contre les dérives extrémistes.

Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.

atlantico

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